Personne ne dormira dans les draps de mon enfance.
Personne ne recouvrira de blanc les murs bleus de ma chambre, eux qui portent encore la trace des mots d’amour, l’écho des chamailleries et du temps infini.
J’ai tout gardé. Je garde en tas, en amoncellement, en accumulation, comme une lutte. Même les liquides, même les papiers, même les emballages, même ce qu’ils appellent déchets, moi je les appelle résistance. La maison a le charme de quelqu’un qui aurait renoncé à être beau pour se contenter d’être vivant. Va expliquer ça à ceux qui veulent tout désencombrer, que mon désordre dérange. Mais je n’ai rien laissé partir. Même mes parents, je les ai gardés tant que j’ai pu.
J’entends des voix au-dehors. Ils rôdent comme des loups autour de nous, je les vois guigner par les fenêtres. Et il suffira d’une allumette. Comme Victor. Je n’avais pas su comprendre son geste à l’époque. J’étais un enfant, on était tous les deux des enfants, mais lui était déjà très vieux. Ma mère avait dit, le soir après l’incendie, qu’il fallait que je donne des affaires à Victor. J’avais eu beau pleurer, rager, taper des pieds comme un fou, elle n’avait rien voulu savoir et m’avait fait remplir deux grands cabas de jouets et de vêtements. « Victor n’a plus rien »,
m’avait-elle dit sur un ton de reproche, « alors sois gentil et donne-lui tes affaires ». On avait amené les sacs à l’école. Tout le monde avait rempli des sacs pour Victor, il y avait des cabas et des cabas partout, mieux qu’un jour de Noël, beaucoup mieux. J’ai haï Victor ce jour-là et les suivants. Je l’imaginais dans mon pyjama en train de toucher mes jouets avec ses mains incendiaires. Aujourd’hui, je sais qu’il n’avait pas le choix.
Dehors, ça s’active, ça discute. Ils ont décidé que ce serait aujourd’hui, j’imagine. Mais le temps ici n’est pas une donnée. J’ai mis des murs d’objets entre moi et le temps. Ma maison, avec ses yeux mauves et ses dents de traviole, elle me chante des Ave Maria et des Alléluias contre l’oubli et la démolition. Dans les sillons que j’ai creusés dans son ventre, je circule comme une bête anonyme. Ici le temps ne passe pas, il toque et repart bien vite. Ici le temps n’exerce pas son désordre millénaire de vie et de disparition. Ici rien ne disparaît jamais, tout s’ajoute, conglobe puis s’agglomère, et il n’y a rien de trop, jamais, rien de trop dans cette vie. Chaque chose a sa place pour empêcher le temps qui passe. J’ai compris très tôt qu’on nous donnait pour nous reprendre, on m’a donné les bras de mes parents pour me les reprendre, on m’a donné l’enfance et la douceur pour me les reprendre, on m’a dit que l’ordre des choses c’est de les quitter pour tout recommencer, pour donner des bras à un enfant et les lui reprendre, pour lui donner un toit et le mettre dehors quand le temps est venu. Victor, haut comme trois pommes, l’avait compris déjà.
Ils m’appellent au-dehors, on toque à la porte encore et encore, mais j’ai tout fermé, je t’ai barricadée
maison-musée, je ne te laisserai pas partir et je ne te quitterai jamais. Je te sens, tu trembles de toute ton architecture bancale, les larmes coulent le long de ta façade et tu chantes un peu plus fort, les yeux penchés vers le ciel. Les murs bleus de ma chambre sont exsangues, ils savent la menace des mains qui peignent tout en blanc, pour que ça ait l’air plus grand, pour que ça ait l’air plus vide, car c’est comme ça que les gens font, ils jettent, ils vident et repeignent tout en blanc, c’est comme ça qu’on fait là-dehors, là où le temps fait son œuvre de tyran. Je sais qu’ils me veulent hors d’ici, qu’ils me veulent dans un appartement témoin, bien rangé, avec juste de quoi, pour que cesse le désordre. Comment peut-on avoir assez de la vie, je me le demande. Ma mère m’a dit un jour, les yeux pleins d’eau, que c’était trop et ils sont partis avec Papa. Ils ont quitté la maison, ils m’ont laissé seul au milieu de nos vies, ils nous ont abandonnés. Leurs deux têtes blanchies comme la cime des sapins après le givre, ils ont détourné le visage de ce qui leur appartenait. Ils sont partis. Les gens ne tiennent-ils donc à rien ?
Ils tapent maintenant contre les fenêtres comme des fous, ils veulent rentrer chez moi, percer mes murs, j’ai le feu au bout des doigts, ta chevelure de tuiles me caresse la nuque, je ne suis rien sans toi, je n’existe pas en dehors de ton giron et tu le sais, je t’ai remplie tant que j’ai pu pour ne pas disparaître complètement, tu m’as donné une circonférence, tu m’as donné la notion de ma présence à cette vie et maintenant je sais ce qu’il faut faire et tu sais que je le ferai car je ne t’abandonnerai jamais. Je ne laisserai rien du temps qui passe, je ne laisserai rien mourir, je les inscrirai au firmament, là où il n’y a pas de distinction, là où il n’y a pas de désordre, là où nous serons réunis en un tout hilare et éternel. Ils tapent comme des sourds et les camions sont là pour tout prendre, sans savoir que déjà la chaleur de nos cœurs intègres s’étend dans une fumée noire d’encre, les journaux comme carburant, j’en ai gardé tant que j’ai pu, j’ai sauvé des pages et des mots en piles incalculables, montées en murs de papier, des montagnes d’histoires, fallait-il qu’elles disparaissent, je les en ai empêchées, nous les avons gardées ici dans tes angles, des chemins de mots, des objets au rebut qui ont trouvé un répit, sauvés de l’anéantissement, nous avons conservé notre sens tant que nous étions lovés dans tes bras amicaux, ici rien ne pouvait arriver, rien n’arrivera plus.
Il n’y aura pas de murs blancs ici, personne pour faire le vide. Elles touchent maintenant tes poutres impassibles, les flammes nous embrassent tous en même temps et ton chant les attise vers le ciel, nous flambons en un joyeux bordel, main dans la main, réunis et bientôt confondus dans la transformation de la matière. Il ne leur restera que les cendres, résidus incombustibles, il ne restera à ces gens qu’un abîme dans lequel ils en construiront de nouveaux et d’encore plus vains. À l’infini, de nous, demeure la matière dissoute et rassociée, indéfiniment, et ton chant pour nous disperser.