Éditorial

Vous risquez, chère visiteuse, cher visiteur, de repartir de ces 41e Journées Littéraires de Soleure encore plus « sonné » que l’année dernière. Car nous y présentons un avenir peut-être encore plus brillant, peut-être plus sombre que par le passé, et certainement bien plus féminin. Cette certitude traverse le programme comme un fil rouge. Nous dédions d’ailleurs à ce thème une table ronde qui traite des structures de l’industrie littéraire. On y explorera les questions de savoir qui publie la littérature, qui lit — et qui, au final, reçoit les prix et bénéficie d’une présence médiatique. Deux collectifs d’autrices— trobadora.montage et Rauf – traitent littérairement de ce sujet.

Souvent, le monde n’est que bruit et fumée, insaisissable, louvoyant entre différentes catégories qui semblent pourtant clairement délimitées, comme le genre, l’origine, le rôle dans la société. Cela fait-il peur ? Est-ce la raison pour laquelle on compte autant d’œuvres dystopiques dans les nouvelles publications ? Outre une table ronde sur ce sujet éminemment actuel, on pourra entendre, à Soleure en 2019, Rinny Gremaud décrire l’artifice de notre Monde en toc, celui de ces espaces tout entiers dédiés à une consommation passive. Et qu’en est-il de l’amour ? Est-ce qu’il joue encore un rôle dans le monde d’aujourd’hui ? Douna Loup, entre autres, en explore les nuances, les atmosphères, et revient sur les manières dont on s’invente au travers de l’autre.

Et bientôt, les repères disparaissent. Les époques soudain se croisent, les univers parallèles se rencontrent. L’actualité géopolitique affleure ainsi du roman historique d’Étienne Barilier; la réalité s’avère moins tangible que l’image que l’on en crée dans le dernier livre de Maylis de Kerangal; des présences impalpables se font voisines de tout instant dans le Journal d’un amateur de fantômes de Daniel Sangsue. Les distances ne sont plus fixées par une échelle de grandeur lorsque l’incroyablement petit, disséqué par Baptiste Gaillard, se transforme en une cartographie quasi galactique, ou que le temps perd toute autorité face à l’écriture méditative d’Odile Cornuz.

Vous voyez, il y a de la matière. Nous vous invitons à assister à une exposition âprement négociée et très subjective — comment pourrait-il en être autrement — en allemand, en français, en italien, en romanche aussi, et dans laquelle les stars ne sont pas les individus, mais la littérature elle-même. Et à venir dialoguer avec toutes celles et ceux qui la font : de Suisse ou d’ailleurs, les autrices et auteurs, les traductrices et traducteurs qui rendent leurs œuvres accessibles dans d’autres langues.

Si tout va bien, il en ira de même pour vous que pour nous qui avons conçu le programme. Le plaisir se mélange avec le doute, les questions se mêlent à l’enthousiasme – et le soir, assis-e dans l’un des nombreux bars qui longent l’Aar, on sait que c’est aussi bien comme ça.

Pour la commission de programmation

Elisabeth Jobin