Rinny Gremaud

Nell Zink, dans son texte, évoque ces figures récurrentes de femmes qui sont des victimes. Et souvent, lorsqu’on parle des femmes aujourd’hui, c’est ainsi qu’elles sont représentées: victimes de la violence, victimes de la domination, victimes de la structure d’une société construite par les hommes et fondée sur des valeurs, des usages, des hiérarchies, dans lesquels les femmes parviennent mal à trouver leur place.  

L’invitation qui m’a été faite de formuler une réponse à Nell Zink m’a aidée à mettre le doigt sur quelque chose qui me taraude depuis longtemps  

Toujours plus souvent, il m’arrive d’être fatiguée d’entendre les femmes dire qu’elles sont des victimes, de les entendre réclamer, c’est-à-dire, attendre, pour ainsi dire passivement, une espèce de réparation. De la même manière, il m’arrive d’être fatiguée de voir que celles qui ne se plaignent pas d’être victimes sont celles qui ont repris à leur compte tous les travers du patriarcat qu’elles dénoncent, celles qui se comportent de façon conquérante et dominatrices, celles qui considèrent que, pour ne plus être victime, il faudrait se mettre à incarner soi-même cette forme de pouvoir à l’ancienne, un pouvoir dont on sait pourtant comme il peut être destructeur.  

Je crois pour ma part que l’essentiel du combat qui reste à mener, pour les femmes, consiste, non plus à se concevoir comme victimes, et encore moins à vouloir prendre une place jusqu’alors occupée par les hommes. Il consiste au contraire à prendre quelque chose qui ne sera retiré à personne: les femmes doivent prendre conscience de leur propre puissance. Une puissance qui n’a pas à être comparée à celle des hommes. Une puissance d’une autre nature. Le combat des femmes aujourd’hui consiste à défaire l’image dégradantes qu’on leur a faite de la féminité  

Ce que je vais dire pourra paraître insupportable aux tenantes d’un certain féminisme: pour moi, la puissance des femmes est dans leur corps. Elle est dans tout ce qui fait qu’elles sont différentes des hommes. Elle est donc dans une espèce d’inégalité. Par exemple, je crois que la puissance des femmes est dans leur capacité à penser la complexité et la profondeur du temps. Elle est dans leur capacité à s’adapter, à transmettre, et à travailler en réseau. Ces compétences, elles ne sont bien sûr pas seules à posséder, mais on les observe chez elles plus fréquemment. Ce sont des stéréotypes? Peut-être. Mais à partir du moment où ces qualités sont nécessaires, qu’elles ont une valeur objective, ce sont des stéréotypes que je me sens prête à embrasser. Je crois que tant que les femmes persisteront à nier ce qui leur est propre, tant qu’elles chercheront à être valorisée sur une échelle faite par et pour les hommes, elles resteront perdantes, et victimes.  

Or, ce qui me réjouis, c’est qu’aujourd’hui, le moment semble venu de déplacer les luttes et de refonder les échelles de valeur. L’urgence de notre époque le réclame, je veux parler de l’urgence climatique, l’urgence environnementale, qui est à mon sens un combat prioritaire sur tous les autres. Plus que jamais dans l’histoire de l’humanité, nous avons besoin de penser - précisément - la complexité et la profondeur du temps. Plus que jamais, nous allons devoir mobiliser notre capacité d’adaptation, de transmission et d’organisation en réseaux. Nous devons absolument quitter la logique prévalante de la domination et du jeu à sommes nulles. Cesser enfin de penser l’humain contre son environnement, et les hommes contre les femmes. Nous devons refonder notre échelle de valeur pour replacer l’humanité dans la nature, et les femmes, dans toute leur puissance, aux côtés des hommes. Plus que jamais, je crois que nous avons besoin de voir et de lire dans les femmes, non plus des victimes, mais des figures puissantes, courageuses, capables de penser et d’écrire, à leur manière, le monde qui nous attend.