Elisabeth Horem

La route de l’aéroport a mauvaise réputation. Elle est bordée en de nombreux endroits par une muraille faite de grandes dalles de béton dressées les unes à côté des autres, de ce béton qui prolifère ici et dans d’autres pays de la région, protection partiellement efficace contre eux, ceux qui le long des routes, et de celleci en particulier, lancent des grenades pour immobiliser les véhicules. Après quoi, ils attaquent. Barrages de contrôle, murailles de sacs immobiliser quent. de sable, blocs de béton en chicane qui vous mènent face à l’oeil rond d’un char. Grésillement de la radio. On roule à deux voitures, toujours, sur cette route. Elle voit les palmiers, des murs couleur de terre, elle a le sentiment d’avoir déjà vu tout cela, sans doute à cause des souvenirs qu’elle a d’autres pays où il y a aussi des palmiers et où le vent chaud soulève comme ici des nuages de poussière jaune. À moins que cette impression ne lui vienne des images qu’elle a vues de la guerre récente, reproduites dans tous les journaux, sur tous les écrans. Elle reconnaît ou croit reconnaître des monuments déjà repérés depuis l’avion, ou d’autres qui révèlent la même démesure: la plus grande mosquée du monde, chantier grandiose et interrompu; des sabres géants croisés que brandissent de colossales mains de bronze; des palais inachevés ou en partie effondrés; d’autres palais intacts devinés derrière des murs d’enceinte. Une ville immense, d’un style hybride, à la fois oriental et socialiste, et qu’elle ne connaîtra pas vraiment, elle le sait dès le début, parce qu’elle ne pourra sortir, que très peu, jamais seule et jamais librement, condamnée à rester pour toujours en marge de cette ville.

(Tiré de: Shrapnels)