Pascale Kramer

C’était un samedi de début juin, une de ces journées trop lumineuses dont la splendeur désespère. Vincent contourna S. pour filer vers l’autoroute. Il semblait jouer avec la tentation de s’enfuir pour de bon et en éprouver une frustration grandissante. La chaleur sous le pare-brise contrastait agréablement avec la vigueur du vent qui leur fouettait le visage par les vitres ouvertes. Vincent conduisait vite, Benoît n’aimait pas beaucoup l’expression de ses yeux légèrement enfoncés, ni la blancheur des os qu’on devinait en transparence sous la peau des doigts serrés sur le volant, pourtant c’était la première fois depuis l’accident qu’il ressentait un peu d’excitation, et il lui en était reconnaissant. Ses copains restaient empêtrés par les égards qu’ils croyaient lui devoir. Leurs rencontres, devenues des sortes d’obligations pénibles, le laissaient déprimé et d’une solitude à laquelle il aurait parfois préféré le châtiment de remords bien réels. Vincent et lui étaient désormais du même bord, malheureux avec colère et envieux de la chance des autres. Pourtant, durant les quelques deux heures qu’ils passèrent ensemble, dans une palpitation de vitesse et de musique, la joie de Benoît alterna sans cesse avec la crainte que Vincent arrive à formuler la question qu’il méditait depuis le déjeuner.

(tiré de: Les vivants)