Agota Kristof

Quand nous allons rendre visite aux parents de ma mère, qui habitent dans une ville proche, dans une maison avec de la lumière et de l’eau, mon grand-père me prend par la main, et nous faisons ensemble le tour du voisinage. Grand-père sort un journal de la grande poche de sa redingote et dit aux voisins : «Regardez! Ecoutez!» Et à moi : « Lis. » Et je lis. Couramment, sans faute, aussi vite qu’on me le demande.Mise à part cette fierté grand-parentale, ma maladie de la lecture m’apportera plutôt des reproches et du mépris : « Elle ne fait rien. Elle lit tout le temps. » « Elle ne sait rien faire d’autre. » « C’est l’occupation la plus inactive qui soit. » « C’est de la paresse. »Et, surtout : « Elle lit au lieu de... » Au lieu de quoi ? « Il y a tant de choses plus utiles, n’est-ce pas ? »Encore maintenant, le matin, quand la maison se vide et que tous mes voisins partent au travail, j’ai un peu mauvaise conscience de m’installer à la table de la cuisine pour lire les journaux pendant des heures, au lieu de... de faire le ménage, ou de laver la vaisselle d’hier soir, d’aller faire les courses, de laver et de repasser le linge, de faire de la confiture ou des gâteaux...Et, surtout, surtout ! Au lieu d’écrire.

(Extrait de L’Analphabète)