Jean-Bernard Vuillème

Je n’ai pas mal au coeur, j’ai mal aux mollets, n’est-ce pas ridicule à l’entrée d’un cimetière ? Il suffit parfois d’un vélo sur son chemin pour que le fils du lendemain se mette en selle. Encore un petit coup de pédale et j’y serai, bonjour papa, bonjour et adieu, c’est une chance de pouvoir accélérer les procédures affectives, un gain de productivité considérable malgré les années qu’il m’a fallu pour lui rendre visite et en arriver là. Le passé sera bientôt trépassé. Je ne vais pas poser le pied. Il ne faut pas que ma visite ressemble à un pèlerinage de la Toussaint, ma couronne à la main, comme dans les bonnes familles, non, je ferai face à son souvenir le souffle court au terme de ma course effrénée. J’arroserai son ultime jardinet de larmes de transpiration, dans le même état d’esprit que le maillot jaune au moment de recevoir le baiser de la demoiselle d’honneur sur les Champs Elysées. Je l’aurai débusqué de sa cachette, j’aurai vaincu son ombre. Je me tiendrai bien droit, un pied posé sur le catafalque. Respecter mon programme. Parvenir enfin à sa dernière demeure. J’estime que je me suis posé les bonnes questions et que ce long parcours de mon père biologique intériorisé à mon père biologique enterré valait ce que valent les inutiles trajets de l’oeuvre d’art, à peine un fil d’écume à la surface du temps.

(Tiré de: Le Fils du lendemain)