Thomas Bouvier

Thomas Bouvier.

Le livre du visage aimé (Zoé, 2012)


« Le soleil est la lampe, l’univers la lanterne
Et nous, les images qui tournent. »
O.Khayyam

Je pousse la porte de Grand frère.
Il fait nuit. Il pleut. C’est une chambre à deux lits. Le sien est près de la fenêtre, l’autre est inoccupé. Un courant d’air soulève le rideau de coton grège. Je referme la porte et lentement le rideau revient à sa place.
Grand frère gît sous son drap blanc. Il a l’air minuscule. À de courts intervalles, sa poitrine se soulève puis retombe. Je lui prends la main. Sa chaleur me rassure. Je la caresse. Il ouvre des yeux hébétés qui ne regardent rien. Son expression est étrangement faussée. Je me penche sur lui et chuchote : « Grand frère, c’est moi ! Comment ça va ? » Il tourne lentement vers moi son visage émacié. Son regard me traverse sans me voir. Je repose la question. Me serrant la main, il tente de se redresser en poussant un grognement presque animal. Il en émet un second et, comme étonné par le son produit, laisse tomber sa tête sur l’oreiller. Mes yeux s’embuent. Je comprends qu’il ne peut pas parler.
Il fixe un point par-dessus mon épaule. Je me retourne.
Sur fond de mer turquoise, un mâle alpha étreint une femelle du même type. Ils décochent des sourires qui frisent les quatre-vingt-huit dents. Au bas de l’écran glissent sans interruption les cours de la Bourse. En surimpression fleurissent de petits drapeaux accompagnés de numéros de téléphone, si vous appelez d’Espagne faites le… si vous appelez de France... S’affiche ensuite une adresse Internet en lettres violettes d’une laideur étudiée. Plan final : le couple est assis près d’un feu en compagnie d’un bon sauvage. Le soleil vient de passer sous l’horizon. Hauts dans le ciel flamboient des nuages roses et jaunes. Sans oublier de sourire, le couple alpha dévore des poissons pêchés de frais dans le lagon.
Le bonheur est simple : il suffit d’être riche et d’avoir quarante-quatre dents.
Sur le drap sautent les coupes du clip suivant. Grand frère semble dormir, mais il ne dort pas. Il encaisse le choc qu’il vient de subir. Regardant mieux son visage, je comprends ce qui en dénature l’expression : la moitié de la bouche est affaissée, la paupière tombe sur l’œil droit. D’un coup de télécommande, je fusille le poste. Grand frère s’agite et gémit en remuant. Ne sachant que comprendre, je rallume l’appareil. Ça le calme. Je lui souffle à l’oreille : « Je repasserai tout à l’heure, repose-toi bien… » J’ouvre la porte. Le rideau se soulève mollement. En contrebas, des voitures circulent sur l’avenue mouillée. À son chevet, trois tulipes dont les têtes s’affaissent sous leur propre poids. Grand frère a bougé faiblement. Sous le drap blanc, son petit corps fait à peine un tumulus. Jamais il n’a paru si fragile.
Dehors il fait nuit. Avril. Treizième jour du printemps.

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