Monsieur R.von Nathalie Terrettaz
Une coiffeuse qui aime Rothko. Ce n’est pas courant. Même pour une coloriste. Mais c’est la vibration des couleurs qui a tout de suite parlé à Monique.
— Des couleurs avec du rythme, comme elle aime à répéter à ses clientes.
Parce que Monique, de Rothko, elle peut en parler des heures. Au début, dans le petit salon rue Montorgueil, ça a fait fuir des clientes. Elles ne comprenaient pas. Et puis certaines s’en sont amusé et d’autres ont adoré. Maintenant, Monique on l’appelle «la chef d’orchestre des couleurs». Parce que pour elle, c’est comme de les mettre en musique. — Quelques mèches de miel doré ici et c’est tout votre châtain qui va chanter.
C’est comme ça qu’elle parle Monique.
C’est quand Rothko est entré dans sa vie que tout a changé. «Monsieur R», comme elle dit.
— Il a mis du rythme dans ma vie, mais pas avec de la musique, avec des couleurs...
C’est ce qu’elle commence par dire. Souvent elle le chuchote à l’oreille avec un air mystérieux et les yeux qui pétillent. Juste avant d’aller au shampoing, lorsqu’on est drapée dans un de ces peignoirs en synthétique. Dans le salon où travaille Monique, ils sont de toutes les couleurs. Mais c’est récent.
Au départ, ce n’était pourtant pas gagné.
— Je faisais tout dans la moyenne, répète-t-elle souvent.
Mais elle en rit maintenant. Famille moyenne, prénom moyen, enfance moyenne, taille moyenne, physique moyen. Même son blond était moyen. Ni clair, ni foncé. Rien qui dépasse. Rien à dire. Rien d’original. Pas la fille qu’on remarque. Pas celle dont on se souvient. Encore moins celle sur qui on se retourne. Pas celle à qui on pense non plus. Pour ne rien arranger, Monique n’était pas du matin comme on dit. Pas vraiment du soir non plus. A quinze ans, devant son bol de café au lait, elle regardait sans joie tourner une petite miette à la surface du liquide. En se demandant ce qu’elle allait bien pouvoir faire de sa vie. Alors comme à l’école elle avait juste la moyenne, au moment de choisir une profession, elle a choisi la coiffure. Pas une passion au début. Et puis elle s’est spécialisée dans la coloration. Cela lui ressemblait déjà plus. Mais ses journées s’étiraient mollement, chacune ressemblant terriblement à la précédente. Premier boulot. Premières amours. Premier appartement. Toujours dans la moyenne, sa vie passait doucement. Elle a bien connu quelques hommes Monique, pourtant elle ne s’est jamais mariée.
— Et c’est pas parce que je vis seule que je vais prendre un chat, raconte-elle souvent. Parce qu’elle se répète parfois Monique.
Mais avant que Monsieur R. entre dans sa vie, elle parlait peu. Quelques bribes, avec une voix trop douce, presque inaudible. Alors avec le bruit du sèche-cheveux, autant dire qu’il était inutile qu’elle prononce une phrase. Les clientes avaient toujours raison. Monique s’exécutait. Non qu’elle n’était pas douée, mais elle n’osait pas. Oh dans sa tête oui, les idées se bousculaient. «Celle-ci je la verrais bien avec une couleur plus soutenue.» Mais aucun mot ne sortait. Puis le sèche-cheveux se mettait en marche. «Ouf, plus besoin de faire la conversation.» Et la petite voix de Monique restait dans sa tête. Et les grandes idées de Monique restaient secrètes, seules connues d’elle-même.
Et puis un jour,
— C’était un après-midi, précise-t-elle encore.
Un après-midi comme un autre, sauf que Monique, ce jour-là, elle a ouvert un magazine en attendant une cliente. Elle feuilletait distraitement, quand son regard a été retenu par quelque chose. Et ce quelque chose allait changer sa vie. L’article parlait de peinture, plus précisément de la peinture de Mark Rothko. Elle a lu «colorfield painting, rythme dans les couleurs»... Elle n’a pas tout compris. Elle a juste retenu que Rothko jouait avec la luminosité des couleurs. Que le choix des proportions et le contraste des couleurs créaient des tensions et une dynamique. Mais surtout, elle a regardé longuement la reproduction de Rothko et s’est surprise à respirer au rythme du tableau, de ses «champs de couleurs lumineux et vibrants», comme il était écrit. Soudain, elle s’est sentie enveloppée dans une atmosphère colorée. Son coeur s‘est emballé et elle a presque rougi. Et elle a aimé Rothko. Et elle a aimé passionnément Rothko. Et par pudeur Rothko est devenu «Monsieur R.» Elle ne prononce jamais son nom. Elle le respecte trop Monique. C’était décidé, elle ne serait plus seule. Elle allait prendre les choses en mains.
— Le rythme est aussi important dans la peinture que dans la musique. Et bien je vais mettre de la couleur dans ma vie!
Chaque jour, Monique a depuis lors cherché à reproduire rythme et harmonie.
— Comme dans les tableaux de Monsieur R.
D’abord elle a inscrit sur la porte de son appartement, «Chez Monique et Monsieur R.», en choisissant soigneusement les couleurs, pour qu’elles vibrent entre elles. C’est comme ça que tout a commencé.
— Et fini de regarder ma miette tourner dans mon bol de café. Je suis passée au thé vert du jour au lendemain.
Ensuite elle a convaincu tout le monde au salon d’investir dans des peignoirs en couleur. Comme c’était la première fois qu’elle donnait son avis, ses collègues étaient tellement surpris, que les peignoirs ont été commandés dans la semaine. Des rouges, des jaunes, des bleus. Elle a aussi éclairci son blond foncé et acheté une robe «pleine de couleurs et très féminine». Oh pas vulgaire, ce n’est pas son genre à Monique, mais une jolie robe qui tombe bien. Là aussi, la première fois qu’elle l’a portée, ses collègues ont été surpris.
— J’ai même reçu des compliments de Madame Bertin.
En virevoltant du téléphone aux bacs à shampoing, Monique a donné un air tout neuf à ce petit salon, qui ne savait pas ce qui lui arrivait.
— Et ce n’est pas parce Monsieur R. était un artiste tourmenté et dépressif que j’allais me laisser aller.
Elle a même pris l’initiative de refaire la vitrine.
— Avec quelques touches de couleurs bien choisies, je vais donner du rythme à cette devanture trop triste.
Et en pensant à Monsieur R., Monique s’est laissé guider par son intuition et elle y est allé franchement. Et les passants ont commencé à s’arrêter. Certains sont même entrés par curiosité.
— C’est curieux, j’ai l’impression que c’est toute la vitrine qui se met à danser, a même précisé un client du café d’en face.
Les couleurs ont donné de l’audace à Monique, presque de l’assurance. Elle qui en manquait tant se surprenait à oser des suggestions aux clientes. Même le ton de sa voix a changé, sa démarche aussi. Au travail, des habituées qui ne l’avaient jamais remarquée ont commencé à la demander.
— Et pour la couleur, c’est avec Monique et personne d’autre.
Depuis l’arrivée de Monsieur R., le rythme de vie de Monique a changé.
— Plus le temps de regarder le fond de ma tasse de thé vert, raconte-t-elle dans un éclat de rire.
Désormais, elle se lève tôt pour être la première au salon. C’est elle qui a la clé maintenant.
— Il faut réserver à l’avance si vous voulez être la première cliente de la journée, entent-on répondre au téléphone.
C’est la place la plus prisée. Vous êtes seule avec Monique pendant une heure, juste avant que ses collègues arrivent. Et pour de nombreuses clientes, cette heure n’a pas de prix. Tout le monde se demande ce qui peut bien se passer entre huit heures et neuf heures du matin. Mais seules celles qui ont pu avoir ce rendez-vous le savent.
— Elle parle de couleurs un peu, de Monsieur R. beaucoup, mais surtout Monique est là tout à vous, disent-elles songeuses en retenant difficilement un petit soupir d’aise.
Et puis un jour, Rodolphe est entré au salon. Il avait les bras chargés de cartons.
— C’est pour la livraison des shampoings Cure Soyeuse!
D’habitude, c’est Monsieur Mercier qui se charge des livraisons. Mais comme il avait eu un empêchement ce jour-là, Rodolphe l’a remplacé au pied levé. Au moment où il est entré, Monique était tout occupée à rincer les cheveux d’une cliente.
— Très bien, la couleur a pris.
Il n’est pas très grand Rodolphe, mais quand ses yeux ont croisé ceux de Monique, il lui a trouvé un air à la fois mystérieux et familier. Et Monique, elle a tout de suite su que dans sa vie, Monsieur R., ce ne serait plus seulement Rothko.