
«Le Barbu de la discorde» (début), (tiré d’Ángeles, Aire, 2011)
Au-dessus du conducteur, de l’inscription « Christ roi » et de l’ange en plastique accroché sur le rétroviseur, la plaquette d’acier disait : « 19 places assises, 26 places debout ». On devait être au moins soixante dans cet autobus, en pays inca, sans compter les bébés. Alors quand l’un de nous s’est écrié : « Regardez ! », en brandissant son parapluie vers l’arrière du véhicule, et que tout le monde s’est retourné d’un coup (sauf les voisins immédiats de l’homme au parapluie qui ont préféré se baisser pour éviter de se prendre le porte-malheur dans l’œil), le bus a fait une violente embardée. Le conducteur a dû donner un brusque coup de volant. On s’est retrouvés projetés les uns contre les autres, les coudes d’une voisine enfoncés dans les côtes, les poils d’un poncho d’alpaga dans les yeux, et la joue écrasée sur la vitre embuée. Mais on avait bien vu, on l’avait tous vue, à l’arrière du véhicule (sauf peut-être ceux qui s’étaient baissés pour éviter le parapluie). Après avoir retrouvé un équilibre perdu, on a tous regardé à nouveau (et ceux qui s’étaient baissés ont pu voir eux aussi). L’homme au parapluie répétait sans arrêt : « Vous avez vu ? Vous avez vu ? » Oui, on voyait, tout le monde voyait, tout le monde avait les yeux fixés à l’arrière de l’autobus. Personne ne disait rien, on était fascinés par la miraculeuse apparition de ce visage barbu enrobé d’un halo lumineux. Puis quelqu’un subitement a hurlé, juste dans mes oreilles : « C’est Jésus ! » Alors tout le monde ou presque s’est signé. Déjà l’apparition s’estompait. Lorsqu’elle eut complètement disparu, le gamin au bonnet andin chargé d’encaisser les courses a dit au conducteur : « Ton bus est béni : Jésus l’a visité ; il ne peut rien nous arriver. » Et l’un de mes voisins a murmuré : « Ma femme ne me croira jamais. » L’enthousiasme régnait, il était général, le même j’imagine que celui qu’ont connu les disciples le jour de la pentecôte. Je pense que c’est la barbe qui les a abusé. Parce que, soyons clair, ce n’était pas le visage du Christ qui était apparu, au milieu du halo lumineux. Non, bien sûr que non. J’ai essayé de le leur expliquer. « Ecoutez, vous vous trompez, ce n’était pas Jésus : ce visage creux, émacié, barbu, aux yeux hallucinés, c’est celui de Don Quichotte. » Il y eut comme une rumeur de désapprobation. J’étais la voix de la discorde. « Mais qu’est-ce qu’il raconte ? », demandait l’un. « C’est qui, Don Quichotte ? », demandait l’autre. La plupart des passagers ne devaient pas savoir lire, certains ne parlaient même sans doute que le quechua. Bref, c’était mal emmanché pour leur faire entendre la voix de la raison. Mais je me suis entêté : on ne peut quand même pas laisser les gens baigner dans leur ignorance crasse et leur obscurantisme, il faut les éclairer, il faut les détromper. J’ai donc insisté : « Oui, Don Quichotte, l’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, le fameux héros du livre de Cervantès. » On me regardait maintenant avec consternation. Du fond de l’autobus, quelqu’un a braillé : « Mais faites-le taire ! Il nous gâche notre miracle ! »
Lecture
Die Gewinner des OpenNet 2013, des traditionellen Schreibwettbewerbs der Solothurner Literaturtage, sind bekannt.
Die 36. Solothurner Literaturtage finden statt vom
30. Mai – 1. Juni 2014.
Zum Programm der: 35. Solothurner Literaturtage 2013

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